mardi 9 février 2016

Federman > de la multiplicité des Voix > Federman Hors limites aux Ed. Argol, Coll.Les Singuliers

Les voix de Federman ou quand le je est en jeu…….

De la démultiplication des voix


je est un outil – si Rimbaud pouvait entendre ça , il dirait :
Ah oui, c’est vachement mieux que je est un autre
Federman

L’autre en moi fait mon langage qui me permet d’être en l’autre
Federman

Plutôt que d’évoquer la présence des personnages dans ton œuvre car, pour moi, il n’y a pas de personnages dans ton œuvre, je préfèrerais employer l’expression d’émergence de Voix. Voix plurielles, en écho.
En écho de ce que je crois avoir été au gré de mes trous de mémoire.

Oui, car les indices référentiels autobiographiques sont disséminés dans TOUS tes romans et nous les retrouvons en saute-mouton ou en abyme.
Oui, ou en abyme.

D’ailleurs, je veux en terminer avec ce terme d’autobiographique [comme je ne peux plus employer le terme poésie mais Acte Poétique]. L’autobiographique n’est qu’une jolie illusion. Le pacte de Philippe Lejeune in La mémoire et l’oblique (1991) me semble totalement dépassé. Je le résume donc je le schématise : un auteur s’adresserait à un lecteur par le biais d’un énoncé mettant en œuvre les aventures d’un héros- protagoniste.
Tout cela est foutaise- en effet. Ça ne tient pas du tout à propos de mon travail qui est beaucoup plus complexe.

Oui et d’ailleurs en introduction tu passes un autre pacte avec ton lecteur et vous vous devez d’assumer ce pacte ensemble : ne croyez surtout pas que ce je est tout a fait moi puisqu’il est fictionnel.
Et me limiter à l’autofiction façon Doubrowsky serait AUSSI une grave erreur.

Hélas, trop répandue. Passons. J’avance l’hypothèse que tes créatures (auteur, enregistreur, écouteur professionnel, narrateur, narrataire, héros, lecteur) ont tous des points communs avec toi (histoire de leur vie, traits de caractères etc) mais il ne s’agit pas de dédoublement mais plutôt d’émergence de Voix en écho que te permet le jeu onomastique.
Je joue sur les noms comme pour créer un effet de miroir et de mise en abyme comme dit Gide. Regarde comme je même Moinous et Namredef qui peuvent parfois parler en même temps : deux voix en une. Tiens, je te fais la liste de mes Voix (et non pas mes pseudonymes, ni même des parcelles identitaires- tu as raison) et je vais tenter de les caractériser mais ce ne sera pas facile car ils peuvent aussi intervertir leurs rôles. Je vais faire une liste, j’adore les listes =
  • Moinous (Amer Eldorado, je le tue dans un bar de San Francisco et je le rescussite)
  • Namredef (Fourrure de la Tante Rachel
    )
  • Le vieux Bonhomme (La flèche)
  • Boris (Qod)
  • Clochard 1 ou 2 (Le crépuscule) = interchangeables
  • Le jeune garçon (retour au fumier)
  • Hombre de la pluma
  • Féderman avec un é
  • Frenchy, le frog, l’ami français
  • Le cousin qui est sculpteur dans A qui de droit
  • Didi qui va naître, peut-être mais ça c’est une surprise
Je dois en oublier.

Oui, Jules par exemple dans L’extatique mais tu pourrais nous dire qui ils sont, comment ils naissent ?
Moinous est récurrent dans mon œuvre. Je le victimise. Il a quelque chose de l’enfant en moi et il est naïf, un peu ignorant des choses de la vie. Il a besoin d’être aimé.

Tu l’aimes beaucoup.
Il est un peu mon chouchou. Quand il est né - tu sais - c’est l’impression que tu as quand tu rencontres quelqu’un que je connaissais depuis toujours. Moinous, c’est Moi et nous mais qui est le Moi – qui est le nous ? C’est ominous.

Le moineau qui discute avec le pigeon unijambiste à Washington Square, le moineau-us ?
Oui il est si paumé, il ne sait pas ce qu’est l’amour. Il sait si peu de choses de la vie. Namredef est plus adulte. Il maîtrise la situation, si on peut dire. Tu te souviens : tu avais créé Mandefer, ça me plaît bien aussi. Quant au vieux bonhomme de la Flèche- c’est un mélange de Beckett, mon père, moi.

Assez inquiétant ce vieux bonhomme…suicidaire ?
Oui totalement fou qui fait lire le livre qu’ils sont en train d’écrire – à moins que ce soit moi qui suis en train de l’écrire – assez extravagant, voire violent avec lui et les autres. Mais Boris, ah Boris.

Il s’agit d’un prénom qui arrive assez tard dans Quitte ou Double, tu as beaucoup hésité ?
Mon père est d’origine slave. Oui, j’avoue que j’aurais adoré m’appeler Boris. Boris Federman. C’est un prénom très sexy. Appelez-moi Boris Féderman, l’accent est là pour me différencier du vrai Federman. En Allemagne, ils écrivent Federmann. Hum…

Qui signifie Hombre de la pluma. Moi, j’ai tout de suite pensé à Hombre de la Mancha.
En référence à Cervantès mais parce que tu as compris que je me battais contre d’immenses moulins - que je veux – comme dit Brel : atteindre l’inaccessible étoile. Excuse-moi – je deviens sentimental.
Il y a aussi Clochard 1 et 2 -- dans Le Crépuscule -- presque interchangeables. Une belle paire de clowns-zigotos. J’ai écrit ce texte avec Chambers alias Ace qui vient d’Horace. Le cousin de Sarah qui est sculpteur dans A qui de droit et Didi que personne ne connaît encore. C’est une surprise.

Jules aussi dans L’extatique de Jule et juliette . D’ailleurs, tu m’as confié, un jour, que tu t’appelais Raymond, Jules, Tulipe Federman. Tulipe comme dans Fanfan la tulipe ?
L’un de mes héros préféré, joué par Gérard Philippe – le grand séducteur. Je n’avais pas pensé à ça. Mais Fantomas aussi j’aime beaucoup, mes premières lectures à mon chien Bidule quand j’étais à la ferme à 13 ans. Tiens, dans retour au fumier, je ne sais plus si ce jeune gars a un prénom.

Donc, si on résume, il s’agirait d’une mise en abyme horizontale de l’énonciation si nous suivons la typologie de Klaus Meyer-Minnemann et Sabine Schlickers (in La mise en abyme en narratologie disponible sur le net chez Vox Poetica). Tu la créerais dans l’ensemble de ton œuvre par une confusion généralisée : celle du narrateur, narrataire, auteur, héros-protagoniste, enregistreur, écouteur professionnel etc. – la répétition des autobiographèmes dupliqués et faussés souvent car tu réécris certains événements en faisant varier les indices spatiaux. En outre, le jeu des digressions te permet de créer un macro-procédé de de mise en abyme horizontale de ton énonciation.
Tu crois ? Euh - Je suis très heureux d’apprendre tout ça …

Je précise cela pour que notre lecteur comprenne qu’il s’agit bien d’une sorte de jeu que tu entretiens dans l’ensemble de ton œuvre et que tu es partout sans être vraiment nulle part.
Formidable ! Depuis le temps que je dis que je suis ici et ailleurs et partout à la fois. Incredible.

Mais il y a deux livres qui ont un statut particulier : le livre de Sam et mon corps en neuf parties.
J’ai écrit le Sam’book à ta demande. Il est différent, en effet, plus autobiographique si j’ose dire. Et mon corps en neuf parties est aussi un puzzle.

Il est plein d’humour ce livre. J’adore tes orteils et tes cicatrices
Et mon nez aussi ?

Bien sûr, ton nez. Mais, personnellement, je vois mes orteils et le reste d’un autre œil. Mais surtout mes orteils.
C’est parce qu’il est plus facile de parler à nos orteils plutôt qu’à d’autres parties de notre anatomie.

Oui (sourire). Crois-tu qu’il s’agisse d’une tentative pour recoller les morceaux d’autant que dans la version anglaise, tu ajoutes des suppléments et que ce livre est magnifiquement illustré par des photos de Steve Murez – ton beau-fils.
Peu importe mais je peux avouer que je me suis bien amusé et que j’aime mon corps. Ça ne fait aucun doute.

Dis, Federman, à quand le Federman qui parlera à Federman, dans Hors du trou qui relate ton aventure à Tokyo et qui n’est pas encore paru ?
Oui- j’avais imaginé ça dans ce livre -- le dernier peut-être – l’histoire de Federman [le vrai] parce que - tu sais – c’est à Tokyo que j’ai compris pour la première fois que je voulais être écrivain quand un pote m’a prêté Les Méditations de Lamartine. C’est là que j’ai écrit mes premiers poèmes. Donc, Tokyo, c’est très important pour moi. J’étais sûr de me faire descendre en Corée pendant cette fichue guerre – me demandant What the fuck I was doing there et quand l’armée m’a envoyé à Tokyo - parce que je parlais le français – c’était comme si on me donnait encore une fois un excès de vie. Tu vois ce que je veux dire.

Un excès de vie. Oui, je vois…
Et donc c’est à Tokyo que j’ai compris qu’il y avait plusieurs Federman. Le troufion qui se demandait ce qu’il faisait là et le Federman qui était en train de devenir écrivain. Tu vois ce que je veux dire. Ecrire pour moi- c’est comme respirer [c’est pareil pour toi ]. On s’en fout du je - du il – et des autres pronoms. On veut savoir qui on est. Alors – il me fallait trouver la clé du roman.

Oui cette fameuse clé qui t’est toujours nécessaire.
Alors dans le roman il y a deux Federman qui ont un dialogue au sujet de l’histoire de moinous à Tokyo. On en a marre de Moinous - il est surfait – pourquoi ne pas raconter simplement l’histoire de Federman à Tokyo. Et Federman demande à Federman – le je qui raconte – pourquoi encore une histoire de Moinous. On s’en fout si les lecteurs vont tout de suite dire que c’est autobiographique.

Ça ne peut pas être autobiographique car c’est de la fiction.
C’est de la fiction, voilà. Et ceux qui diront que c’est de l’autobiographique ne savent pas que ce que tu écris Federman – c’est plein de mensonges. Oui je sais la grande vérité se construit sur un tas de petits mensonges – toutes les religions aussi. Mais ça c’est une autre histoire.
Donc maintenant c’est l’histoire de Federman à Tokyo que je raconte. Un Federman fictif – un personnage inventé par le JE qui raconte. Mais alors une question se pose. Qui est le JE qui raconte Federman
Et Federman avec qui Federman dialogue répond :
  • Lui c’est le vrai Federman
  • Oui mais comment peut-il être vrai s’il est dans le roman que TOI – le vrai Federman – tu écris
  • Là tu cherches midi à quatorze heures – on va quand même pas refaire du roman en abyme – c’est vieux jeu
  • Bon alors disons que le JE qui raconte est simplement un OUTIL de Federman -- pas mal ça—
Et n’oublions pas que dans le roman il y a deux Federman qui dialoguent l’histoire de Federman fictif. Eux aussi sont fictifs sur un autre plan. Ils sont sur le plan 1 avec le JE qui n’est que l’outil de Federman
  • Mais quel Federman ?
  • Celui du roman ou celui en dehors du roman qui est le vrai Federman
  • Bon alors pas la peine de poursuivre comme ça
  • Mais si – disons simplement que dans ce roman [celle de Federman à Tokyo] il y aura toute une famille de Federman
  • Toute une flopée tu veux dire
  • Oui mais bon sang, que c’est crevant comme les Federman se multiplient quand Federman [le vrai] se met à écrire un roman….