lundi 1 août 2016

Une Critique de "La Fille Qui..." par O.d'Harnois

LA FILLE QUI… : Corpus à vif

In: Chroniques littéraires

On: 3 septembre 2015

♥️♥️♥️

Poésie

Marie Delvigne

Paru en juillet 2015 aux éditions Les Contemporains favoris, Collection Oeuvres complètes, 36 pages
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Marie Delvigne, La fille qui… © Editions Les Contemporains favoris, Collection Oeuvres complètes, 2015
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SI VOUS AIMEZ les puzzles et les jeux de construction, si vous aimez la littérature quand les mots se mettent à danser pour exorciser d’anciennes souffrances, si vous aimez la poésie expérimentale pourvu qu’elle se mêle d’ouvrir de nouvelles routes vers la compréhension intime de l’être, alors vous aimerez sans doute La fille qui… de Marie Delvigne.
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Photo : Marie Delvigne
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LE RÉSUMÉ

Fille du post-trauma, la fille qui… é-cri(e)t pour rassembler un corps par la vertu d’une langue scénographe, une écriture qui se déploie voire se décri(e)t elle-même en jeux d’hybridations. Comment un langage constitue-t-il ou défait-il la réalité ? Comme le lombric, il absorbe la terre et la restitue rythmiquement en petites traces digérées. La bouche peut-elle avaler et restituer la réalité ? Cela paraît dans cette écriture où se mêlent les cris et le silence. Si la fille qui… répète son lamento c’est parce que le vide, pour elle, est bien trop vertigineux. Traversée en écho par les douleurs du monde, la peau ici est sanguine et douloureuse, et la cruauté « une idea d’écriture ».
Source : Les Contemporains favoris

L’AVIS DE LECTURES AU COEUR   ♥️♥️♥️

Le corps, la peau, le langage. L’être et le texte, éclatés, déchirés, en souffrance. Les mots sont le miroir de l’âme et sur la page, «la fille qui…» se croque, se cherche, se recroqueville, se dessine, floue, si floue, désunie. Elle s’accroche aux mots qui fusent, qui claquent, qui éclatent dans l’énoncé contraint des souvenirs. Elle se coule toute entière dans l’écriture, elle se drape dans le texte comme si le tissu littéraire devait lui servir de seconde peau. Frappée, humiliée, fracassée, la fille qui écrit ne raconte pas : elle est-cri. Tout son être se rassemble autour de l’expression poétique, façonnée, domptée, maîtrisée, de la souffrance et des cris qui n’ont jamais pu être poussés. 
Corpus à vif qui mime la dissolution de l’être, La fille qui … de Marie Delvigne maltraite le style, disloque le langage pour approcher au plus près de la vérité post-traumatique. Poésie expérimentale au carrefour de la littérature et de la psychanalyse, ce recueil intense de trente-six pages joue sur la déconstruction du verbe pour creuser les apparences et fouiller toutes les couches du sens, de la plus évidente à la plus secrète. Jeux d’esprit sur la phonétique des mots, lapsus, fautes d’orthographe intentionnelles (« je me mort »), parenthèses, majuscules, abréviations, caractères en italique, symboles mathématiques ponctuent, soulignent, nourrissent et torturent le texte, le maintiennent en équilibre au bord de l’anéantissement, de l’immersion dans les eaux mortelles de la page blanche et du silence. Divisé en trois modules, dont la couleur scientifique trahit le besoin de maîtriser l’horreur du traumatisme, La fille qui… pointe le désir vital de la mue et la nécessité de changer de peau pour renaître. Envisagée comme un moyen de trouver l’apaisement, l’écriture, d’un journal, de lettres, d’un poème, avec des mots « en forme de lombrics de poésie » doit permettre de fertiliser le passé et de le muer en art. Une manière pour la fille qui « n’a plus la force de se battre [contre, pour?] » de se réconcilier un peu avec elle-même.
Puissante, incisive, tumultueuse, la poésie de Marie Delvigne brûle le coeur. Et son cri longtemps résonne au plus profond de nous.
O.d’Harnois